Agent GALOUPIOT-2

Garde-moniteur du parc national du Mercantour et agent-constateur des prédations.

"Nous vivons la souffrance des éleveurs"

Photo: B. Moriamé

Constater les attaques de loup est un métier psychologiquement difficile puisqu'il amène ceux qui l'exercent à se confronter chaque jour à la souffrance des brebis et à la colère ou au désarroi des éleveurs. L'autopsie des brebis doit permettre de déterminer le responsable de l'attaque. Mais si le loup est automatiquement accusé, les attaques sont presque toujours classées "grand canidé" car l'agent-constateur ne peut faire la différence entre une attaque de loup et une attaque de chien. Quoi qu'il en soit, selon cet agent du parc, l'argent des indemnisations et des subventions ne suffit pas à compenser les difficultés et le stress qui accompagnent la vie d'éleveur dans le Mercantour depuis le retour du loup. Et si les moyens de protection sont efficaces, subir une attaque reste néanmoins un danger permanent. Le risque zéro n'existe pas.

Le "constat-loup", c'est quoi ?

Lorsqu'un éleveur subit des dégâts sur son troupeau, nous sommes contactés, mon collègue et moi-même. Alors, nous nous rendons sur les lieux pour faire un constat de dommages dans le but que l'éleveur soit indemnisé.


Concrètement, vous faites quoi ?

Quand nous arrivons sur les lieux, nous examinons la victime. En deuxième lieu, on fait une recherche d'indices de présence, c'est-à-dire crottes, traces, poils … Ensuite, sur l'animal, on fait la recherche des mêmes indices ou on l'autopsie. On ouvre au scalpel la brebis, le veau ou la vache, on retire la peau de l'animal pour observer l'éventuelle présence d'hématomes, pour déterminer si la mort est due aux morsures, mais aussi la profondeur et le diamètre des perforations. Si l'animal est en partie mangé, on prend note du mode de consommation, des parties consommées … A partir de ce moment-là, tout est rédigé dans un dossier de dommages qui sera contrôlé par un vétérinaire qui, au vu des éléments, émettra un avis technique. Sur base de cet avis, l'indemnisation sera accordée ou non.


Faites-vous la différence entre une attaque de loup et une attaque de chien ?

A priori, non. Il est quasiment impossible de déterminer qui, du loup ou du chien, a prédaté la brebis ou la chèvre. La seule chose qui peut permettre de l'affirmer, c'est d'être témoin oculaire de l'attaque. Autrement, au mieux, on peut juste émettre des suppositions. A l'arrivée, une attaque est presque toujours classée "grand canidé" plutôt que "loup" ou "chien". Elles sont alors indemnisées comme s'il s'agissait du loup.


Des tests génétiques ne pourraient-ils pas trancher ?

Cela coûte beaucoup trop cher. En plus, on intervient sur une victime entre 24 et 36 heures après l'attaque. Pendant ce temps, des charognards, des corbeaux ou des renards peuvent avoir fait disparaître toute trace du prédateur. Ce serait peu probable qu'il ressorte quelque chose des tests génétiques.


Selon France nature-environnement (FNE), les attaques sur les troupeaux sont bien plus souvent l'œuvre de chiens que de loups. Pensez-vous que cela puisse être également le cas dans le Mercantour ?

Dans la mesure où nous sommes dans une zone à loups, il est légitime de supposer que les attaques ne sont pas forcément l'œuvre de chiens, tout comme elles ne sont pas forcément l'œuvre du loup. Qui, du loup ou du chien est responsable ? Personne ne pourra jamais le dire. On accuse souvent l'un ou l'autre mais personne n'est en mesure de le faire. Aussi, je m'en abstiendrai.


L'indemnisation des attaques connaît-elle des manquements ?

Une victime est bien indemnisée. Cela dit, il y a des points qui ne sont pas retenus. Par exemple, une brebis mère peut être une très bonne maman et mettre au monde deux agneaux par an. Si cet animal se fait prédater, l'éleveur aura eu certes une très bonne compensation. Mais, avec ces sous, l'animal qu'il va racheter n'est peut-être pas aussi bon que celui qu'il a perdu. Peut-être que la nouvelle brebis mère ne lui fera qu'un agneau par an, éventuellement en moins bonne santé.


Pour l'éleveur ou pour vous-même, les attaques des loups vous causent-elles des dommages de type psychologique ?

Il existe des dommages psychologiques chez les éleveurs qui résultent de la prédation du loup. Ils connaissent un stress permanent, la peur de voir le fruit de leur travail disparaître en un claquement de doigts ou un aboiement de loup. Pour eux, c'est quelque chose de terrible. Certains n'en dorment pas la nuit. Certains dorment avec le troupeau dans le but de le protéger. Ce sont également des vies de famille qui sont bouleversées par le fait que l'éleveur n'est plus à la maison, ne voit plus sa femme, ses enfants.

Pour les travailleurs "constat-loup" comme moi, c'est aussi difficile psychologiquement. La souffrance que les éleveurs endurent, on la subit également. On y est confronté et on vit avec. On s'endort le soir avec toute cette souffrance. Personnellement, j'ai du mal à le gérer.


Pourquoi le loup serait-il plus incompatible avec l'élevage dans le Mercantour que dans les Alpes-de-Haute-Provence ou en Italie ?

Dans les Alpes-de-Haute-Provence, la majorité des troupeaux sont transhumants, ce qui signifie qu'ils sont sur un secteur "loup" seulement durant l'estive, 3 mois par an. Ils auront donc beaucoup moins de victimes qu'un éleveur de la vallée de la Vésubie, par exemple, qui lui, est présent toute l'année sur le secteur.


Pourquoi la situation est-elle bien gérée en Italie ?

Le loup est perçu différemment, en Italie entre autres, grâce à la légende de Romulus et Remus qui fait de la louve la mère de Rome, alors que chez nous on connaît surtout le loup du "Petit Chaperon Rouge". De plus, le loup n'a jamais disparu d'Italie. Ainsi, on pratique en Italie un élevage différent. Les brebis sont, pour la plupart, des brebis laitières. Cela veut dire qu'elles sont rentrées tous les soirs pour traire leur lait. Donc, la nuit, le problème est réglé. Enfin, il y a en Italie énormément de bergers pour un troupeau relativement petit. A mon avis, ces trois éléments font la différence : la perception positive du loup, le fait que les brebis soient rentrées tous les soirs et le nombre important de bergers autour d'un troupeau.


Pourquoi n'y a-t-il pas plus de bergers ici ?

Cela a un coût. Un bon berger, on ne peut pas le rémunérer à hauteur du SMIG. Son travail commence l'été à 5 h 30 et peut finir à 20 h comme à 22 ou 23 h. En Italie, il y a énormément de bergers yougoslaves qui viennent travailler et sont payés un peu au lance-pierres.


Les moyens de protection des troupeaux sont-ils efficaces et suffisants ?

Efficaces, oui, s'ils sont bien utilisés. Je pense que les chiens patous ont fait leurs preuves. C'est l'élément essentiel dans la protection. Les filets de contention (clôture provisoire) sont importants aussi. Tous les modes de protection sont efficaces et utiles.


Quelles sont les limites des moyens de protection ? Commençons par les aides-bergers, par exemple.

Les aides-bergers sont mal rémunérés. Leur travail, ici, est infernal. S'ils sont victimes d'une attaque, ils passent leur temps à rechercher les brebis mortes pour pouvoir rendre des comptes et ne gardent plus les vivantes. Très vite, ils se rendent sur une zone moins sensible. Enfin, il faut rappeler que dans "aide-berger", il y a avant tout "aide" ce qui veut dire qu'il n'est pas là pour remplacer l'éleveur, comme cela se fait parfois. Ce qui est malgré tout contraignant avec l'aide-berger, c'est l'obligation pour l'éleveur de le loger et de le nourrir.


Les chiens de protection sont-ils, quant à eux, très efficaces ?

Pour un éleveur local, les contraintes occasionnées par le chien sont peu importantes. Il faut simplement nourrir les chiens et leur apporter de l'affection. Pour un éleveur transhumant, le chien peut représenter un souci. Le chien patou, en théorie, ne tolère aucun intrus. Or, il arrive que des gens traversent le troupeau ou passent à côté. Le chien alors risque d'occasionner des accidents. Cela engendre des plaintes.


Les parcs de contention électriques présentent aussi des difficultés ?

La seule chose qui peut empêcher un éleveur d'installer un parc de contention, c'est la configuration du terrain. Ensuite, le problème pour les éleveurs, c'est le temps qu'il faut, le soir, pour rentrer un grand troupeau dans un petit espace et le temps qu'il faut, le matin, pour sortir les brebis et les répartir sur l'alpage pour une bonne gestion du pâturage.

Cela fait, grosso modo, trois heures chaque journée où les brebis ne mangent pas vu qu'elles marchent. Ceci, étalé sur toute l'estive, génère un manque de nourriture. Le poids de l'agneau s'en ressent : 2 ou 3 kg par agneau, multipliés par plusieurs centaines d'individus, cela fait cher à l'arrivée. Au-delà du côté financier, le parc de contention n'est pas une bonne solution pour le bien-être ovin : il y a la question du bien-être animal.


Finalement, assumer la présence du loup est fort difficile. Est-elle possible, malgré tout ?

Oui, si les contraintes ne retombent pas sur le dos des seuls éleveurs.

Association www.loup.org

2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé