Le clan : exemple de vie en société

L’homme a bien souvent l’impression d’être le seul animal à avoir développé un véritable système pour assurer la gestion et le fonctionnement de ses sociétés. Il se considère lui-même comme « l’animal social », et ne manque pas, en général, d’y cacher quelque jugement de valeur. Mais ceci n’est révélateur de rien d’autre que de son ignorance et de son désintérêt vis-à-vis du monde animal. Il a généré tellement de sciences pour s’étudier lui-même, dans une sorte d’humanisme qui cache plutôt un culte de l’humanité, qu’il est bien en peine de reconnaître à l’animal des qualités qu’il attribue à l’homme.

Pourtant, nos ancêtres et beaucoup de civilisations encore aujourd’hui, extra-occidentales bien sûr, ont été séduites par le mode de vie du loup, qu’ils reproduisirent, bien plus que par ses méthodes de chasse. Des siècles durant, ont été célébrées les profondes similitudes entre l’homme et le loup. Son attachement à sa famille est exemplaire et la vie en clan révèle un lien social fort entre les individus. Dans la société des loups, c’est la convivialité qui domine. Le loup est un animal social !

Les loups, contrairement aux idées reçues, sont loin d'être des solitaires. La vie d'un clan témoigne de la profonde solidarité qui les lie. Le loup est un animal social. Photo: V. Hurst
Charisme et vitalité à la tête du clan - Une vie de couple fidèle - L'arrivée des louveteaux

Vitalité et charisme à la tête du clan

Le clan est très organisé. Il peut parfois se constituer d’un seul couple mais comporte en moyenne huit à dix individus. Il n’excède pas en général la douzaine malgré un record établi en Alberta (quarante-deux) et les légendes qui l’imaginent se déplacer en « hordes » de cinquante spécimens. Dans tous les cas, l’organisation y est remarquable. « Très vite, au cours de mes observations, je constatai qu’ils menaient une vie bien réglée, bien qu’ils ne fussent pas esclaves d’horaires et de programmes rigides », explique Mowat. (MOWAT, 1974, 99). Pour cela, le clan est dirigé par un « meneur », que les scientifiques identifient comme loup « alpha ». Le mâle alpha est désigné par le clan sur des critères de force, d’intelligence, de sagesse, de reconnaissance…. Une société de loups peut toujours installer sa confiance en un nouveau chef. « Les remises en question de l’ordre établi ne sont pas rares », explique Daniel Wood. (WOOD, 1994, 8).

Le loup alpha est l’individu le plus populaire du clan. Mais il est bien souvent également le père de celui-ci. Les loups lui expriment régulièrement leur attachement lors de « congratulations mutuelles » ou de « cérémonies d’accueil » juste après une courte séparation ou juste avant une chasse, par exemple. Au cours de ces effusions, les loups s’empressent pour se frotter à lui et approcher leurs museaux du sien. Le meneur assure la cohésion du clan. Il est intéressant de remarquer que la plupart des loups « haut-placés » sont extrêmement tolérants. Ils cèdent souvent sur des points relatifs à la nourriture ou à d’autres ressources, bien qu’ils soient désignés pour être les premiers à se servir.

Un loup peut donc toujours devenir un « alpha » s’il le souhaite. Il est, en tous cas, libre d'aller fonder son clan. Mais il peut également tenter de se rebeller. Toutefois, s’il n’est pas suivi dans son « putsch » par le clan, il doit se soumettre au chef que celui-ci a choisi. Lorsqu’il l’estime nécessaire, le loup alpha rappelle son autorité et sanctionne tout manquement aux lois du clan en proportion de la faute commise. Pour exprimer sa soumission au chef, le loup prendra le visage de celui qui a peur (voir "Grand communicateur et chanteur passionné"). Parfois, il ira jusqu’à se coucher sur le dos, mettant son ventre et sa gorge à la merci du leader. Il endurera éventuellement quelques fausses morsures symboliques.

Le loup alpha est facilement reconnaissable parmi les autres individus. Il fixe ses congénères du regard tandis que ceux-ci ont les yeux fuyants ; le contraire serait considéré comme une provocation. Il est toujours identifiable à sa démarche car il se tient haut et fier sur ses pattes tandis qu’un simple loup reste modestement plus près du sol. Lors des déplacements, le loup alpha prend la tête.

Une vie de couple fidèle

Mais le leader n’est pas seul. Ce qui distingue par-dessus tout les meneurs des autres loups, c’est qu’ils forment le couple géniteur du clan. Ils sont les seuls à se reproduire. Ce principe rentre dans un système de régulation des naissances – les loups ne « pullulent » pas, comme on a pu l’entendre, ils s’adaptent à l’abondance ou à la rareté des proies. Quand le loup est pourchassé, exécuté et en danger, plusieurs femelles pourront se trouver en état de procréer. Mais, en général, le couple alpha est aussi le seul à être mûr sexuellement, les autres étant les jeunes de la famille.

A partir de janvier, la femelle alpha entre en chaleur. Elle excitera alors son mâle en se frottant contre lui, par exemple. « On sait que le loup s’accouple pour la vie. La fidélité est chez lui extraordinaire ; rares, voire rarissimes sont les espèces d’animaux sociaux qui font preuve d’une telle fidélité envers leur conjoint », révèle Gérard Ménatory. « Sauf événement exceptionnel, ce lien durera toute la vie ». (MENATORY, 1995, 18). La période qui précède le rut a ceci de particulier pour l’ensemble du clan qu’elle est la moins calme de l’année, marquée par une recrudescence des tensions sociales. Les mâles se bagarrent et la femelle dominante s’impose également par des attaques à l’encontre des autres louves. Il s’agit simplement pour la femelle et pour le mâle dominants d’évincer leurs rivaux respectifs. Par la suite, le calme et l’unité retrouvés, chacun participera au bon déroulement de l’éducation des petits, depuis la préparation d’une tanière pour la naissance jusqu’à l’apprentissage de la chasse.

Dans un couple de loups, la fidélité est exceptionnelle. La tendresse et les contacts sont constants. Ce n'est pas un loup seul qui mène la meute mais bien un couple. Ph.: Thibault Geurts

L'arrivée des louveteaux

Deux mois plus tard, après soixante-trois jours de gestation, la louve met bas dans la tanière préparée précédemment. C’est la seule période où le loup possède un habitat. Quatre ou cinq louveteaux naîtront dans cet intérieur douillet où la louve prévoyante aura eu le soin d’enterrer de la nourriture. Aveugles les deux premières semaines, ils commenceront à ouvrir les yeux la troisième puis, une semaine plus tard, à marcher, mâcher, entendre, grogner, sortir de la tanière et, avec le temps, jouer de plus en plus sauvagement. A cette période, tous les loups aident à nourrir les petits (en régurgitant après la chasse de la viande à demi digérée) et jouent avec eux. Les jeux sont leur véritable éducation dans la mesure où ils constituent la première étape dans l’apprentissage des techniques de chasse. Bien que très variés, beaucoup figurent de façon très manifeste des gestes de prédateur. Ce qui ne veut pas dire que les loups ne jouent pas pour le plaisir. Au contraire, ils le font toute leur vie, avec un éternel goût du jeu.
S'ils dorment beaucoup les premières semaines, les louveteaux commencent leur éducation dès qu'ils marchent... Par le jeu. Ph.: Wm. Munoz
Les premiers mois, les louveteaux mangent de la viande que leur mère ou d'autres loups régurgitent pour eux après la chasse.
Ph.: Thibault Geurts

Après deux ans, les jeunes loups partiront à la recherche d’un partenaire et d’un territoire pour fonder un nouveau clan. Malgré tout, certains d’entre eux choisiront de rester. Ils se feront assistants des parents à l’éducation de la portée suivante. On peut s’étonner de cette abnégation mais il faut remarquer que, réciproquement, le clan continue à les prendre en charge. Les louveteaux sont toujours l’objet de soins attentionnés de la part de toute la famille. Mowat consacre un chapitre du récit de ses observations à décrire le rôle du troisième loup que les Indiens appellent oncle ou tante. « Durant l’heure suivante, il joua avec les louveteaux comme s’il avait leur âge.(…) Je me demandais combien de temps il allait supporter ce régime. Il attendait que les louveteaux fussent complètement épuisés et somnolents avant de se relever. Je ne savais pas encore avec certitude quelles étaient ses relations avec le reste de la famille mais, en ce qui me concernait, il était devenu et devait rester le « bon vieil oncle Albert » ». (MOWAT, 1974, 111-112).

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