La peur du loup est née avec l'économie
Jamais l'homme n'aurait eu peur du loup s'il n'avait changé progressivement, au départ du néolithique, son mode de vie naturel. En tant que chasseur, l'homme prenait le loup en exemple, comme en témoigne les peintures qu'arborent encore les murs de certaines cavernes. Mais lorsqu'il abandonne ses activités de nomade et commence à "s'approprier " des troupeaux et transformer les proies en bétail, l'homme va peu à peu s'éloigner du loup qui devient "nuisible" à son activité. Normal, le loup est un gardien du monde sauvage. Le concept de "propriété" est sans doute plus facile à faire admettre à un marxiste qu'à un loup. Dès lors, il devient un rival à éliminer. Pour ce faire, les plus grandes légitimations et infamies sont déployées. D'où la mauvaise réputation progressive du loup... Puis, la peur! Alors, les caractéristiques biologiques de l'animal ont pris le relais pour accréditer l'idée du danger. Les plus grands hommes s'y sont fait prendre et leurs écrits, non contents d'en témoigner, ont répandu les plus fausses croyances.
La peur du loup, c'est la sienne. La haine de l'homme envers lui n'a pas toujours été. Aujourd'hui, le loup fuit au premier signal. Photo: B. Moriamé
Le loup comme rival - Les armes du loup - Méconnaissance: quand les plus grands fabulent
Le loup comme rival

Au sommet de la pyramide alimentaire, pour gérer l’équilibre naturel, on trouve les plus grands prédateurs, parfois appelés super-prédateurs. Parmi eux, entre autres, le tigre, le lynx, l’ours, le lion, le loup,… et l’homme ! Tous longtemps en danger ou carrément en voie d’extinction, sauf un : l’homme. Bien souvent, remplis de bonnes intentions, des écologistes, naturalistes et autres partent, de bonne foi, donner des leçons aux peuples d’Afrique, d’Asie ou d’ailleurs. Ceux-là même hésiteraient davantage avant d’ouvrir les portes de leurs paisibles territoires au loup. Mais l’Europe qui reproche à toute la planète ses grands félins ou ses éléphants ne voit pas le loup qu’elle a dans l’œil. La peur du loup commence par cette domination que l'homme a voulu installer entre lui et les autres super-prédateurs.

Bien qu’elle dure toujours, la rivalité entre ces deux super-prédateurs que sont l’homme et le loup est ancestrale. Beaucoup de peuples ont eu un grand respect pour le loup et d’autres une grande haine, mais tous, à un moment ou à un autre, l’ont pris en exemple. Nos ancêtres lointains, nomades, qui vivaient et chassaient en petites bandes, n’étaient pas tellement différents des loups.

Plusieurs types de relations ont donc pu s’installer. Le loup est un chasseur hors pair dont l’homme a souvent fait un modèle, mais aussi un rival lorsqu’ils convoitaient la même proie. Il est même fréquemment arrivé que loup et homme chassent ensemble, chacun faisant valoir ses meilleures qualités. Parfois, le loup flaire et traque une proie que l’homme abattra plus aisément. En contrepartie, les loups mangeront les restes. Ceux-là, qui ont vendu leur liberté, deviendront nos chiens !

La rivalité a été très bien vécue pendant des milliers d'années. Elle est devenue pour l'homme intolérable lorsqu'il a décidé de "stocker" ses proies puis d'en faire l'élevage. Là, le loup, gardien d'une nature libre et sauvage, est devenu un ennemi car, en s'attaquant à un troupeau domestiqué, il convoitait désormais une "propriété privée". A partir de là, pouvait naître la mauvaise réputation du loup, suivie des plus sombres histoires. Au départ de la peur : la haine.

Les armes du loup, "sur-stimulation" de la peur

Bien moins gros que les légendes ont pu le laisser entendre, le loup pèse tout de même entre quinze et quarante-cinq kilos en Eurasie et entre vingt-cinq et soixante-cinq kilos en Amérique. En fait, Canis lupus arctos atteint le poids de soixante-cinq, voire quatre-vingts kilos, tandis que Canis lupus arabs (en Arabie) ne pèse que quatorze à vingt-cinq kilos. Le record a été enregistré en Amérique par un loup de 101 kilos qui venait, sans doute, de se gorger de chair de mouton. Rien d’extraordinaire quand on sait qu’un loup, capable de jeûner plus de deux semaines, peut alors ingurgiter près d’une vingtaine de kilos de viande. Cette capacité lui est nécessaire car il ne sait quand il pourra manger à nouveau. C’est aussi pour cette raison que le loup ne laisse pas de restes. Chose qui effraye l’homme occidental lorsqu’il retrouve une carcasse soigneusement dépouillée et qu’il attribue parfois à de la cruauté, mais qui, à l’inverse, est interprétée comme une marque de respect par d’autres hommes, tels les Indiens, par exemple, qui vivent en harmonie avec la nature et font de même pour chaque proie tuée. Le loup, au contraire de l’homme, ne tue pas les plus belles proies et ne choisit pas les plus beaux morceaux de viande. Il assume son rôle dans la sélection naturelle et l’évolution en tuant un minimum et toujours les proies les moins aptes à survivre.

Les attributs du loup peuvent parfois accentuer la peur que l'on a de lui. Ses canines, par exemple, sont longues de 4 centimètres. Ph.: D. J. Cox

Quant à sa taille, le loup mesure, de soixante à nonante centimètres au garrot, et est long de cent-dix à cent cinquante-cinq centimètres à l’exclusion de la queue qui ira de trente à cinquante centimètres. On notera généralement une corpulence sensiblement plus importante pour le loup d’Amérique et plus particulièrement dans le Grand Nord, où il fait plus froid. De la même façon, son pelage est également lié à son environnement. Par une sorte de mimétisme, le loup est blanc dans la neige, gris-beige ou sombre dans les forêts et les campagnes eurasiennes, ou encore roux dans les zones désertiques d’Amérique. Sa capacité de dissimulation fait peur et sa discrétion sera, elle aussi, retournée contre lui. Le loup tend des embuscades car il est insidieux, fourbe et malin, disait-on.

Les crocs de ce formidable carnassier ne sont bien sûr pas pour rien dans sa réputation sanguinaire. Candace Savage prend pour départ de son étude la gueule de l’animal et distingue trois caractéristiques remarquables quant à ses dents. En premier lieu, leur nombre : quarante deux, réparties comme celles de l’être humain. Deuxième caractéristique : les canines, véritables lames de canif, capables de percer la peau et le pelage d’un bœuf musqué ou de s’agripper au museau d’un orignal malgré la résistance de l’animal. Enfin : la rangée de molaires acérées plantées dans l’arrière de la gueule, qui servent à déchiqueter et qui expliquent, en partie, pourquoi la lignée moderne des carnivores est parvenue à survivre. (SAVAGE, 1996, 31).

Parmi les armes les plus redoutables du loup, on ne peut manquer de citer son flair, quatre-vingts fois plus fin que celui de l’homme qui lui permet de reconnaître une proie à plusieurs kilomètres. De ces odeurs, il peut tirer des données précises comme l’âge et le sexe de l’animal, ou la distance et le temps écoulé depuis son passage. On parle d’une véritable carte mentale de son territoire que le loup se dresse pour relever les lieux où la chasse est la meilleure. Pour garder des repères, il arrosera régulièrement d’urine les carrefours de ses passages, marquant ainsi son territoire.

Mais l’un des plus grands atouts du loup, c’est son aptitude à la course, et, plus particulièrement, son endurance. « Le loup se fait loup par les pattes », selon un proverbe russe. Effectivement, le loup voyage énormément en quête de proies. Il peut parcourir plusieurs centaines de kilomètres en quelques jours. L’un des problèmes qu’il pose à l’homme est d’ailleurs le principe de frontières qu’il ignore totalement. Il possède aussi une pointe de vitesse impressionnante et soutenue : il peut courir à soixante-cinq kilomètres à l’heure pendant cinq à dix minutes, épuisant ainsi quelquefois les ongulés qu’il pourchasse.

Quand les plus "grands" fabulent

Les plus grands penseurs ont contribué à forger des croyances qu’ils présentèrent sous forme de connaissances dans leur traité. Platon en premier, repris plus tard par Aristote puis par Pline, disait de se méfier du regard malfaisant du loup, qui jette des éclairs et paralyse. En fait, le loup peut voir dans la nuit et possède, dans l’obscurité, des yeux phosphorescents semblables à ceux du chat. Aristote croyait ses vertèbres cervicales soudées. (CARBONE, 1991, 56). Hérodote, au Ve siècle av. J.-C., fait mention de phénomènes de lycanthropie, et jusqu’au XVIIe, des gens soupçonnés seront condamnés à mort en Europe. (CARBONE, 1991, 91).

« Le loup est un animal terrible. Sa morsure est venimeuse parce qu’il se nourrit volontiers de crapauds. L’herbe ne repousse plus là où il est passé. » (cité par CARBONE, 1991, 14). Cette déclaration de Barthélemy l’Anglais, n’avait rien de marginal au VIIe siècle. Bien au contraire, elle reflète ce que les auteurs d’histoire naturelle et tous croient. C’est à peu près ce que tous les bestiaires du Moyen-Age considèrent communément. Le « bestiaire d’Oxford » constitue un bon exemple de cette diffusion mensongère ou, tout du moins, purement fictive.
Platon et Aristote hurlaient déjà au loup sans le connaître. Ph.: H. Westerling

Plus tard, sous Louis XIV, un stratège proposera à son roi un plan de conquête de l’Angleterre comme suit : «Un loup mange un homme en deux jours, débarquez dix-mille loups Outre-Manche, en quelque temps, il n’y aura plus un seul Anglais. » (CARBONE, 1991, 16). Henry III, en 1583, s’inquiète du sort de ses « sujets habitant des villages et plat pays » car on parle d’une race pervertie préférant le berger au troupeau et la tendre chair d’enfant à toute autre. A divers endroits durant le XIVe siècle, les récits coïncident étrangement à propos de disparitions de jeunes filles.

« Méfiez-vous de l’homme aux sourcils barrant le front. A ce signe, vous reconnaîtrez un garou !» (cité par CARBONE, 1991, 95). Peter Stumb qui, sous cette forme, tua et dévora treize enfants, fut condamné par le tribunal de Cologne - plus pour son pacte avec le démon que pour homicide et cannibalisme - aux supplicex des tenailles et de la roue, à la décapitation et au bûcher. Le cas n’est pas exceptionnel au cours du XVIe siècle. En France, en Allemagne, en Suisse, et ailleurs, les bûchers flambent.

Jusque-là, régnait en fait une grande confusion sur l’identité du loup puisque l’animal comptait quasiment autant de noms que d’auteurs pour en parler, la plupart désignant même plusieurs espèces. On attribuait donc chaque méfait à qui l’on voulait bien, selon les stéréotypes ambiants. Nul doute que le loup serait volontiers désigné comme bouc émissaire. Dans le doute, il en va encore ainsi aujourd’hui. Au XVIIIe, la confusion sera quelque peu éclaircie par Linné. Désormais, les scientifiques l’appelleront « Canis Lupus », comme pour chaque espèce, un nom latin composé de deux mots, le premier désignant le genre, le second, l’espèce. Cette reconnaissance de la science n'est encore que le point de départ d'une véritable connaissance. Du chemin reste à parcourir.

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2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé