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| La rumeur: éternel relais de la peur | |||||||||||||||||||
| La rumeur est toujours intimement liée à la peur. C'est sur la peur que la rumeur repose, mais, en contrepartie, elle entretient la peur et s'en fait le relais. Quand ce cercle vicieux est enclenché, c'est presque le mouvement perpétuel qui s'instaure entre ces deux pôles. Le loup n'a pas échappé à ce tourbillon infernal. Les premières accusations lancées à l'encontre de cet animal qui dérange ont lancé le processus. Des siècles de rumeurs, ensuite, ont créé de toutes pièces, petit à petit, l'animal cruel et sanguinaire qui erre encore aujourd'hui et connaît de beaux jours dans notre inconscient collectif. Il n'est pas rare de nos jours que le loup fasse l'objet de rumeurs, même dans des contrées dont il a totalement disparu. La peur se vend bien. Les médias le savent... Ils l'exploitent. | ![]() |
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| Le loup a beau être l'un des mammifères les plus discrets, il ne cesse de faire grand bruit dans les médias. Photo: www.causses-cevennes.com | |||||||||||||||||||
| Des prédispositions à la rumeur - "La peur du sauvage" ou le témoin d'une société - Les médias vivent de la rumeur - Venir à bout de la rumeur | |||||||||||||||||||
| Des prédispositions à la rumeur
« Proposition liée aux événements du jour, destinée à être crue, colportée de personne en personne, dhabitude par le bouche-à-oreille, sans quil existe de donnée concrète permettant de témoigner de son exactitude », telle est la définition proposée par les pères fondateurs de la recherche sur la rumeur, Allport et Postman. (cité par KAPFERRER, 1987, 11). Mais bien souvent, elle relève du fantasme, car cest lui-même qui la fait naître. Limagination et les stéréotypes ambiants déforment - ou plutôt, « conforment » - les perceptions. |
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| Pour comprendre une rumeur et, éventuellement, la combattre, il est donc avant tout indispensable de comprendre le groupe dans lequel elle surgit. Ainsi, Kapferrer espère faire naître une « radioscopie de la France profonde révélée par ses rumeurs ». De grands domaines de crispations semblent en dessiner les contours révélateurs : la peur de létranger, la peur pour les enfants, la peur pour la santé, la peur du changement, mais surtout, pour le cas qui nous occupe, la peur du retour à létat sauvage. Les rumeurs de fauves semant la terreur dans les campagnes sont monnaie courante. « A lévidence, elles reflètent un désarroi aigu du monde rural, cest-à-dire ceux qui sont au front, face à la nature, cette même nature quun combat millénaire a réussi à faire reculer, à maîtriser, à rendre productive. Loin de se sentir soutenu par larrière, par ceux qui, de Paris, de la ville, prennent les décisions qui les concernent, ils se sentent lâchés. » (KAPFERRER, 1987, 184). Un éleveur parle des loups à un journaliste de « Terre Sauvage » : « Jen ai tué et je recommencerai. Vous croyez que cest drôle de voir mourir ses brebis ? Vous croyez que les écolos de Paris accepteraient de vivre comme nous ? » (NICOLINO, 2003, 64). Le malaise profond du monde rural est indéniable, particulièrement en ce qui concerne lécologie. | |||||||||||||||||||
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"Le loup-garou de Paris", comme bon nombre de grands films, a contribué à donner du loup une image démoniaque.
Ph.: www. euroloup.com |
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| Ces rumeurs sont unanimes selon Kapferrer, « on » nous envoie des bêtes sauvages. Pour ce qui est du retour du loup dans le Mercantour, laccusation est portée haut et fort à lencontre des écologistes. La thèse du retour naturel du loup est sévèrement réfutée par les éleveurs. « Lécologiste est la bête noire du paysan. Il tend à vouloir le supplanter dans ce qui fonde lidentité de la paysannerie : la gestion de lenvironnement naturel. Le monde rural vit très mal les parachutages décologistes dans la campagne française : larrivée subite de ces experts en chambre lui parait être une insulte à sa propre compétence et à des siècles de traditions et dexpériences rurales, durement acquises sur le tas. Il est significatif que les « envoyeurs » des bêtes sauvages soient des écologistes : ce sont eux qui pilotent les avions et les hélicoptères. Le survol par avion est normal : lécologiste dispose de larges moyens, puisquil est soutenu par le gouvernement, moyens qui font défaut à lagriculture. Dautre part, on survole un pays comme on survole un dossier. A la différence des paysans qui connaissent à fond le dossier nature pour y plonger leurs mains dès laube, lécologiste plane dans labstraction et légifère de façon irresponsable. Il est un apprenti sorcier. Ses décisions portent un grave préjudice à ceux qui connaissent véritablement la nature, qui vivent dans la nature, les paysans, les sociétés de chasse. En lâchant lanimal sauvage, on tue lanimal domestique, on rend impraticable la nature quil fallut tant de siècles pour contrôler. Pour le monde rural, rien nest plus symbolique de lutilité ou de linutilité des écologistes que la réimplantation danimaux sauvages sous leur égide : lynx dans les Vosges, vautours en Cévennes. Ces actes séduisent les citadins : pour eux, la nature est un concept, létat sauvage une compensation à létat artificiel de leur environnement de béton. » (KAPFERRER, 1987, 184-185). A cet égard, il est important de signaler que, dans le cas qui nous occupe, les loups sont bien revenus en France naturellement, faute de quoi, ils auraient été abattus en toute légalité. La thèse est officielle et appuyée darguments solides. (voir : Espèce protégée ? Le droit ne suffit pas !) « Derrière ce discours naturaliste, il y a un discours social, mettant à nu les rapports que le monde rural entretient avec son environnement. Dix années plus tôt, dans le cadre dune enquête sur le loup en Limousin, les chercheurs citent une réflexion presque machinale des habitants : « Les loups vont revenir. » Cette phrase est un symbole. La campagne française se désertifie. Les villages abandonnés se multiplient ; les voies secondaires de la SNCF se ferment une à une. Les loups nauront plus peur du bruit et de la présence raréfiée de lhomme. La nature redevient hostile. Les rumeurs de Bête expriment un désarroi profond. Dans les ruines des villages abandonnés, les bêtes vont revenir. Au niveau le plus profond, ce que craignent les ruraux, cest le retour de la sauvagerie : dire que les bêtes sont de retour, cest aussi porter un jugement sur les rapports sociaux, ou plutôt, leur absence. Laisser la France aller en friche, cest sengager lentement sur le chemin qui mènerait de façon inéluctable à lEtat sauvage. » (KAPFERRER, 1987, 185-186). |
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Les médias vivent de la rumeur Dans des univers déjà fondamentalement prédisposés à faire naître une rumeur, un autre facteur important peut lui assurer un bel avenir, voire une pérennité à toute épreuve : les médias. Ceci touche particulièrement la cause du loup. Les médias peuvent « doper » le phénomène de rumeur. Selon leur attitude, la rumeur peut prendre ou non une ampleur considérable. Mais, si un seul le fait, aucun pratiquement ne prendra le risque de ne pas couvrir lévénement. Ils sen feront un devoir. Parfois même, les média iront-ils jusquà la créer de toutes pièces. Une presse spécialisée vit de cela, toujours présente pour répondre aux désirs des fans dans le show business. Dans le domaine politique, certaines informations appartiennent à des campagnes de déstabilisation. |
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| La justice a conclu que Aimé Ségur n'avait pas été attaqué par un loup. Trop tard. Les médias qui s'étaient relayés pour propager la rumeur n'ont pas publié le moindre démenti. Ph.: www.bbcnews.co.uk |
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J.-N. Kapferrer distingue quatre attitudes différentes des médias face à la rumeur. La première consiste à « rumorer » linformation. Il sagit de lutiliser et de la transmettre tout en signifiant bien que lon est en présence dune rumeur, par lemploi du conditionnel notamment. La seconde attitude consiste à se faire inconsciemment le relais de la rumeur en la prenant pour argent comptant. Cest le cas parfois de la presse dite de proximité qui ne dispose pas déquipes assez importantes pour recouper suffisamment linformation. Ceci est particulièrement dangereux dans la mesure où la rumeur relayée sen trouvera accélérée mais surtout accréditée par ce que le public considère comme une source officielle. Une troisième approche tient dans lencouragement de la rumeur en rendant ambigus certains faits passés jusqualors inaperçus. Ces médias nont même pas besoin dexprimer leurs hypothèses ; ils les suggèrent chez un public qui peut très bien les imaginer tout seul. Une dernière position relève du véritable combat de la rumeur. Ces médias participent à une véritable contre-offensive lancée avec une ardeur parfois militante. Mais peut-on véritablement démentir une rumeur ? |
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Finalement, le démenti peut faire fuir ceux qui connaissent la rumeur tandis quil éveille la curiosité de ceux qui ne la connaissent pas. En outre, linformation initiale qui est maintes fois répétée et relayée par les médias puise, pour une grande part, sa force dans cette répétition. Le démenti devrait donc également être répété et repris dans les divers média. Il va de soi que son destin est bien plus éphémère. Une dernière illusion concernant le démenti est à éteindre rapidement : certaines rumeurs sont imperméables au rationnel ! Cest le cas des rumeurs à fort contenu symbolique, comme celles concernant le loup, par exemple. Dautres rumeurs sont tout simplement irréfutables car on ne pourra jamais prouver quelles sont fausses. Cest la cas des rumeurs impliquant le diable. De nouveau, cela fait du loup un objet de rumeur idéal. | ||||||||||||||||||
| Le loup est un candidat idéal à la rumeur parce qu'il touche directement notre imaginaire. Ph.: www.csenergie.qc.ca | |||||||||||||||||||
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« La réalité suffit rarement à enflammer limagination du public : pourquoi alors espérer quelle léteigne ? » (KAPFERRER, 1987, 287). Attaquer la rumeur nest pas une mince affaire. Il existe pourtant des solutions bien que leur efficacité ne soit jamais totale. Il sagit dabord de tourner le démenti en « information chaude » : par exemple, une critique sociale de la situation antécédente propice à la rumeur et dune population particulièrement crédule. Le plus efficace est encore dexpliquer aux gens pourquoi il la croient. « Ils croient à ladage : il ny a pas de fumée sans feu. Hors, souvent, le feu nest nulle part ailleurs quen eux-mêmes. » (KAPFERRER, 1987, 293). Malgré tout, en ce qui concerne la rumeur, mieux vaut prévenir que guérir. Le contenu latent qui génère les rumeurs comme symptôme demande à être soigné bien avant quelle ne surviennent. Aussi, si les sources officielles assurent leurs arrières par une crédibilité sans défaut, il leur sera dautant plus facile de réfuter mais également de prévenir une quelconque rumeur. Enfin, si une rumeur se fait jour, il faut agir très tôt tandis quelle peut encore être circonscrite sur le plan géographique. |
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| © 2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé | ||